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Saint-Georges, Bermudes, Jeudi 18 Juillet 1996: Départ

C'est décidé, je partirai demain pour les Açores, à 10 heures, seul à bord de Canopus. Les Bermudes, c'est très beau, mais j'y suis depuis une semaine et je ressens de nouveau l'appel du grand large. Et c'est bien du grand large qu'il s'agit: 1800 milles en ligne droite, cap à l'Est, entre deux et trois semaines de voile!

La réparation du moteur s'est terminée hier et mon ami John m'aide à ramener Canopus du quai technique vers le quai de la douane, pour être à pied d'oeuvre demain. Nous faisons quelques ronds dans l'eau dans la baie de Saint-Georges, pour tester le refroidissement du moteur. Tout semble marcher. Une très légère brise semble nous montrer que le calme des derniers jours touche à sa fin, et que le choix de demain est le bon.

Nous partirons ensemble, moi seul sur Canopus, et John, sa femme et leurs 2 enfants sur Matina. Cette traversée représente pour les Maguire la dernière étape d'une croisière de sept ans, qui les a menés un peu partout dans le monde, et ils rentrent en Angleterre par les Açores. Olga, leur fille de 12 ans, éduquée à bord par ses parents, n'a jamais été à l'école! Je les avais rencontrés quelques jours plus tôt, à un pot donné par un ami commun.

Comment tout cela a-t-il commencé?

Je m'appelle Jean-Michel, Français établi aux USA depuis 8 ans, pendant lesquels j'ai travaillé pour la filiale américaine d'un groupe français. Mon apprentissage de la voile remonte à l'adolescence, dans le Midi de la France. J'ai eu aussi l'occasion de louer des voiliers équipés en Méditerranée, dans la Baie de Chesapeake, et en Australie, et de faire d'agréables croisières d'une semaine, en famille, mais j'ai toujours rêvé de partir pour un long voyage, à travers les océans.

L'occasion se présente en 1996. Insatisfait de ma situation professionelle, j'avais établi des contacts avec d'autres entreprises aux USA. Certains de ces contacts étaient prometteurs, mais je réalisais que dès que l'un d'eux se concrétiserait, je serais pris à nouveau dans un emploi du temps très chargé. Ce changement professionnel était l'occasion à ne pas manquer. Je décidais de prendre un congé sabbatique!

Je venais d'acheter Canopus, un Hans Christian 33 à Annapolis, après avoir loué des yachts dans la Baie à plusieurs reprises et je profitais de mes derniers weekends de cadre pour en parfaire l'équipement, avec l'aide de mon père, venu de France pour l'occasion. Canopus m'avait séduit, étant un bateau très marin et déjà très bien équipé pour une traversée océanique: radio BLU, weatherfax, radar, désalinisateur d'eau de mer, autopilote... J'y ajoutais un régulateur d'allure (Monitor), installé en deux jours, des vivres pour plusieurs mois, et des quantités de livres.

Mon plan initial était de faire route d'Annapolis vers les Bahamas, puis d'obliquer vers Panama et l'Océan Pacifique. J'avais embarqué toutes les cartes et guides de la Polynésie Française! Toutefois, une conversation téléphonique tenue de la poste centrale d'une petite île des Bahamas, Green Turtle Cay, allait changer le cours de mon aventure! Je revois encore cette petite rue aux murs bariolés, la douzaine de chats qui entouraient la cabine téléphonique, ainsi que la grosse dame noire assise tout à côté: attendait-elle son tour ou était-elle là pour vérifier que je n'emportais pas le téléphone?

Je reçus en effet ce jour-là une offre d'un autre groupe français, que je ne pouvais décemment pas refuser: on me proposait de travailler de nouveau aux USA, ce que je recherchais ardemment. De plus, on n'avait besoin de moi qu'en Septembre, pour un cycle de formation en France, ce qui me donnait plus de deux mois de grâce!

Qu'allais-je faire de ces deux mois? Le Pacifique étant maintenant hors de portée, et mon père ayant dû rentrer en France à cause d'un mal de dos, j'envisageai un instant de descendre lentement vers les Caraïbes, en sautant paresseusement d'une île à l'autre. C'est le thème d'un livre très lu par les yachtsmen de cette région, The Gentleman's Guide to Passages South, et très bien documenté. Mais la chaleur accablante et l'arrivée de la saison des cyclones me firent changer d'avis.

En fait, il me fallut plusieurs jours pour que la traversée de l'Atlantique s'imposât comme une évidence. Ne devais-je pas me trouver en France début Septembre?

Je remontai d'abord à San Salvador, l'île des Bahamas où aterrit Christophe Colomb, d'où je fis appel à des amis américains pour m'aider à trouver un partenaire pour la traversée vers les Bermudes. Les Bermudes sont un passage presque obligé pour rejoindre l'Europe, ou pourraient me servir d'étape pour rejoindre les côtes de la Nouvelle Angleterre si je n'osais pas la transat. Avec Heather, une jeune Américaine qui avait déjà plusieurs traversées à son actif, nous fîmes la traversée Bahamas - Bermudes sans histoire, en une semaine. Elle aurait pu mal tourner, le cyclone Bertha ravageant San Salvador quatre jours après notre départ. Tout ce que nous vîmes de Bertha fut une houle très longue, environ 3 vagues par minute (!), très impressionnante malgré un vent modéré, qui témoigne d'un cyclone à quelques centaines de milles.

Me voilà donc maintenant aux Bermudes, finalement décidé pour la grande traversée, qui est l'objet de ce récit.

Dès mon arrivée aux Bermudes, il y a une semaine, j'avais mis une annonce de recherche d'un co-équipier dans les deux yacht clubs de l'île, mais les deux candidats que j'avais vus ne m'avaient guère inspiré. En fait, ce sera la seule étape en solo de mes quatre mois de croisière, et en même temps la plus longue (deux semaines et demie). Peu de gens sont prêts à répondre à une telle invitation à l'improviste. Il est déjà tard dans la saison, les traversées d'Ouest en Est se font plutôt vers Mai-Juin, et bon nombre de volontaires qui avaient laissé leur nom sur les divers tableaux d'affichage à la Capitainerie étaient déjà partis.

C'est grâce à Jean-Yves, un Français rencontré à la Douane du port, que la traversée en solitaire est passée du domaine du rêve à la réalité. Jean-Yves, les bras chargés de bouteilles d'eau qu'il venait de remplir, me lâcha un "Merci!" surprenant dans ce milieu anglophone, alors que je lui tenais la porte. Le soir même, je mangeais une choucroute sur son bateau, où je faisais la connaissance de son épouse, Isabelle. Ils terminaient une année sabbatique dans les Caraïbes. Jean-Yves avait fait plusieurs fois la traversée de l'Atlantique, en équipe ou seul, et aussi de la course.

Au cours d'un repas avec eux à bord de Canopus, je risque, sans trop y croire:
- "J'ai presque envie de partir tout seul. Si je m'écoutais..."
- "Oh, lui, coupe Isabelle, il va te dire que ça n'est rien du tout!"
- "Bien sûr, dit Jean-Yves. Tu as ton bateau bien en main, et c'est beaucoup mieux de le faire tout seul qu'avec un partenaire inconnu avec qui tu te disputeras dans deux jours. Il faut seulement t'astreindre à une veille régulière, et donc à dormir par tranches."

C'est vrai. Malgré mon manque relatif d'expérience, je navigue au large de la Côte Est des USA depuis deux mois, j'ai eu toutes sortes d'ennuis techniques qui ont eu l'avantage de me faire connaître de près l'équipement du bateau, j'ai toutes les pièces de rechange possibles et imaginables, et beaucoup d'équipement en double. J'ai aussi navigué tout seul pendant 15 jours dans les Bahamas, d'une île à l'autre, dont trois nuits en mer, dans des endroits difficiles, pleins de haut-fonds et de courants.

- "En fait, pour traverser l'Atlantique, la navigation est simple, me dit Jean-Yves, tu mets le cap à l'Est. S'il y a trop de vent, tu obliques vers le Sud, et s'il en manque, tu montes vers le Nord..."

Simple, en effet! C'est décidé: le grand départ est pour demain!

Reste à annoncer ma décision à ma famille. Accueil mitigé... Mon père s'inquiète de me voir partir seul et regrette de ne pouvoir m'accompagner, mais comprend bien mon désir. Ma femme aussi, elle qui m'a encouragé depuis le début. Par contre, elle me communique un message véhément de mon frère affirmant que cette traversée est de la folie pure. Qui plus est, mon frère faisait référence à une traversée à deux: je préfère ne pas même lui dire que je partirai seul... Ma fille, que j'arrive à appeler en Californie, trouve ça formidable.

Il ne serait pas honnête de dire que les trois derniers jours avant le départ aient été pleins d'enthousiasme. Je suis assailli par le doute et la trouille en permanence.

Je décide même, pour combattre cette angoisse, de quitter le bateau pour louer une chambre d'hôtel sur les hauteurs de l'île pendant deux nuits. La nourriture y est quelconque (Les Bermudes ne sont pas une possession anglaise pour rien), mais le chant des oiseaux et une bonne douche chaude me font du bien. La trouille ne s'évanouira que le jour du départ, au moment précis où Canopus débouche de la passe de Saint-Georges vers l'Océan.

Nous suivons quotidiennement la météo, mon ami John et moi, et pour l'instant, c'est le calme plat. John avait fait un faux départ il y a quelques jours, et après avoir passé une nuit encalminé à deux milles du port, il avait décidé de revenir. On nous annonce un retour du vent pour le lendemain, et on sent déjà une petite brise ce soir.

 
 
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